Opinions

Les philosophes et le progrès , par Pascal Chabot

Evolution et transduction

La question du progrès peut être réexaminée à la lumière de ces quelques précisions sur la philosophie générale de Simondon. Il est un philosophe du progrès. Mais la plupart des philosophies du progrès sont finalistes et proposent un but vers lequel progresser, tandis que celle de Simondon ne propose rien de ce genre. Il a dépouillé son univers conceptuel de ce qui pourrait ressembler à une destinée à réaliser, un idéal à rejoindre ou un instant singulier à vivre. Comment, alors, cette philosophie peut-elle soutenir l’idée de progrès ? Cette question concerne la cohérence interne de l’œuvre. La réponse, nous semble-t-il, doit être cherchée dans la notion d’opération. Tous les phénomènes, chaque individu et chaque relation sont envisagés comme des opérations. Simondon valorise particulièrement une opération dont il a fait un concept central : la transduction. Du latin trans- et ducere, « conduire à travers », ce terme désigne l’opération par laquelle un événement se propage dans un milieu. Une rumeur qui gronde dans une ville, colportée partout et racontée racontent par tous, est « transduite » dans cette ville. Elle se répand. De même, un microbe qui attaque un organisme et se propage dans les centres névralgiques opère une transduction. Le processus de cristallisation qui, à partir d’un germe microscopique, se répand dans l’eau-mère et transforme le milieu en lui communiquant une forme cristalline, est aussi un exemple de transduction. La transduction est une propagation transformatrice. Simondon la repère dans plusieurs domaines. Il la définit ainsi : « Nous entendons par transduction une opération, physique, biologique, mentale, sociale, par laquelle une activité se propage de proche en proche à l’intérieur d’un domaine ».

Quelle métaphore pour dire le progrès : la propagation d’une structuration ! La pensée de l’individuation fournit les bons mots pour qualifier le processus des techniques. Et quel minimalisme ! Simondon, en appuyant sa philosophie générale sur cette notion de transduction, était en phase avec les sciences et les techniques, avec leurs avancées et leur rupture d’avec le finalisme. Son image est parlante : à la ligne des philosophies finalistes, elle substitue le réseau. Il n’est plus question d’une marche en avant, ou de la construction d’un édifice auquel on ajouterait toujours une pierre pour atteindre le faîte, fût-il inatteignable. Il s’agit plutôt d’un débordement. La propagation a lieu par les bords, de proche en proche, de place en place, par simple contact. Ceci rejoint une autre thèse marquante de la philosophie de Simondon : il existe des structures dominantes qui, en vertu d’une force intrinsèque, peuvent étendre leur structuration à d’autres domaines tandis que ces domaines sont voués à endosser la nouvelle structure. Cette pensée illustre la loi du plus fort : le progrès est l’affrontement de deux structures, la victoire étant promise à celle qui a le plus de moyens de se propager. Il est donc faux de postuler que seules les philosophies finalistes ou téléologiques donnent une assise convenable à la compréhension du progrès. Une philosophie ni essentialiste ni finaliste peut être une pensée du progrès. Si l’on accepte de traduire l’essentialisme par une quête des origines tournée vers le passé, et le finalisme par une projection dans le futur, on obtient que cette pensée du progrès est une pensée sans passé ni futur, une pensée du progrès au présent… Ni a priori, ni a posteriori, dit Simondon, mais a praesanti . Une pensée tournée vers sa propre progression.

On peut critiquer les pensées finalistes, leur reprocher leur dogmatisme ou leur idéalisme, mais il faut accorder, tout de même, qu’elles rendent un service insigne en permettant d’évaluer le progrès. La question centrale, en effet, est de savoir assigner des indices positifs et des indices négatifs. Faut-il dire que le progrès est positif et certaines de ses conséquences négatives ; ou qu’il est négatif et certaines de ses conséquences positives ; ou bien que le positif et le négatif s’annulent ? Cette question est centrale parce que, en lui-même, le progrès n’est pas qualifié. Il a une neutralité. Il est, seulement, ce qui fait la différence. Les premières cultures agricoles du néolithique ont fait la différence avec les chasseurs-cueilleurs nomades. Pour en dire plus, pour qualifier ce progrès, il faut le situer dans l’histoire des groupements humains, le mettre en relation avec le fait que l’organisation sédentaire permet à la tribu de trouver de la nourriture adaptée aux enfants en bas âge, ce qui était un problème pour les nomades chez qui l’espérance de vie des nourrissons était beaucoup plus faible. La différence initiale est alors qualifiée, ici de façon positive. Mais pour cela, il a fallu un cadre d’interprétation ; il a fallu une valorisation, en l’occurrence la valorisation de l’organisation familiale au détriment, par exemple, du plaisir que certains guerriers prenaient dans le nomadisme. Il ne fait pas de doute que le souci de la progéniture est si proche de la biologie que cette valorisation est presque naturelle. Cependant, elle demeure une interprétation, et c’est ce genre de valorisation que les pensées finalistes affineront. Dans leur cadre, il est donc toujours possible de qualifier le progrès, de dire s’il se rapproche ou s’éloigne d’un idéal.

L’absence d’un finalisme dans la pensée de l’individuation de Simondon rend ces valorisations intenables. Elle n’offre aucun instrument pour dire qu’un progrès est positif ou négatif. Ce défaut grave est aussi un problème crucial de notre époque. Il est pallié, chez Simondon, par la revendication d’une mentalité. Face au tsunami des techniques, seul un bon état d’esprit peut encore nous sauver, pourrait-on dire en paraphrasant Heidegger selon qui « seul un dieu peut encore nous sauver ». Un bon état d’esprit, une mentalité, une éducation ou encore une culture sont d’après lui ce que nous pouvons imaginer de plus réaliste et de plus efficace pour limiter la frénésie du développement. On citera, entre autres, le refus du consumérisme, le refus de faire des techniques des « parures» sociales , l’attention au travail, le souci du travail bien fait, le respect des cycles naturels et la conscience que l’humain a déposé une part de lui-même dans les objets. Cet appel à un changement de mentalité est un apport marquant de Simondon. Il s’y révèle serein en temps de crise, c’est-à-dire stoïque.

Conclusion

Evoquons la pensée de Bergson. Il distingue deux aptitudes chez l’homme : l’intelligence et l’intuition. L’intelligence, faculté de l’homo faber, calcule, mesure, analyse aux fins d’organiser la vie sociale et de bâtir l’environnement matériel dans lequel elle se déroule. L’intelligence est la faculté technique. L’intuition, par contre, est le moyen d’accès à la philosophie, au rêve, à la musique, à la morale et à la religion. Bergson les a séparées. Il a montré combien elles étaient différentes, et aussi combien elles étaient toutes deux nécessaires. Le chapitre final des Deux sources de la morale et de la religion, qui est comme son testament, orchestre une dernière fois les relations de ce couple de l’intelligence et de l’intuition qui est devenu, en une ultime métamorphose, le couple de la mécanique et de la mystique. La deuxième guerre mondiale est proche. Les efforts mécaniques de l’humanité contribuent à durcir la situation. L’intelligence fabricatrice semble vouloir imposer au monde une organisation unique. Bergson lui impute la responsabilité de la crise. Mais pourtant, cette pensée profonde qui voit une nécessité dans chaque acte humain, refuse de condamner la mécanique au profit de la seule mystique qu’il appelle de ses vœux. D’abord il voit le génie humain à l’œuvre dans les techniques : on se souviendra de la machine à vapeur longtemps après que la révolution française ait été oubliée. Ensuite, la mystique seule ne nourrira pas une population toujours plus nombreuse. Bergson, au prix d’arbitrages entre mécanique et mystique, avec un grand sens de l’équité et une passion philosophique pour la préservation des antinomies, parvient à maintenir entre l’intelligence et l’intuition une entente que rien dans le livre n’annonçait. Il nous faut « un supplément d’âme », c’est-à-dire qu’il faut que l’âme retrouve une vivacité et un élan, à l’époque où la matière risque de prendre le dessus. La technique est le prétexte à un sursaut moral.

Or, dans la grande famille des héritiers de Bergson, il en est deux qui ont médité les Remarques finales sur Mécanique et mystique : Gilbert Simondon et Vladimir Jankélévitch. Simondon est l’héritier contestataire. Le centre de la critique qu’il adresse à Bergson concerne l’intuition. Pourquoi, demande-t-il, réserver cette aptitude la plus haute de l’esprit humain aux seules activités éthérées comme la philosophie, la musique ou le rêve. Les gens de la matière, les techniciens ou les physiciens, ne peuvent-ils pas, eux aussi, être capables d’intuition ? Ceux qui du sommet des montagnes chiliennes observent les comètes à l’aide de télescopes géants, sont-ils seulement intelligents, c’est-à-dire calculateurs et organisateurs ? N’ont-ils pas droit, en rêvant aux étoiles, à cette intuition que Bergson leur refuse ? La contestation de Simondon jette la confusion. Avec lui, il n’y a plus de distinction nette entre l’intelligence et l’intuition, mais des cas singuliers où parfois elles se séparent, parfois elles se rejoignent.

Vladimir Jankélévitch est l’héritier orthodoxe, le radical. Là où Bergson prenait la peine de jeter des ponts et d’aménager une entente, lui, tranche dans le vif. Entre la mécanique et la mystique, entre l’intelligence et l’intuition, nul compromis n’est envisageable. Tout sépare la technique et l’éthique. Il en donne la preuve à propos du progrès. Le progrès technique fonctionne par accumulation. Il faut capitaliser de l’argent et disposer de moyens. La technique avance petit à petit en transformant la matière, qui est ce qu’il y a de plus disponible. Dans la sphère de l’éthique, par contre, on ne dispose jamais de rien. La sincérité, la justice ou la vertu ne sont pas des biens qu’on aurait acquis une fois pour toutes. Il n’y a pas de rentiers de la vertu ni d’épargne en matière de justice. Le progrès éthique n’est pas une accumulation, il est un dépouillement : dépouillement de l’amour de soi, dépouillement des fausses certitudes et de la peur . L’éthique est une recherche de pureté, elle est une nudité – ce que Lévinas dira aussi à propos du visage-, alors que la technique habille le corps et, souvent, le protège de l’autre. Pour Jankélévitch, il faut choisir entre le progrès technique et le progrès éthique : ils sont incompatibles.

Ainsi, quand Bergson parvient à maintenir une relation entre les mains et le cœur, Simondon, lui, les confond tandis que Jankélévitch les sépare. Ces trois auteurs forment une boussole philosophique… un appareil très utile !

Pascal Chabot

Docteur en Philosophie
Président du European College of Philosophy
Conseiller artistique – Cie Michèle Noiret