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Les philosophes et le progrès , par Pascal Chabot

Pascal Chabot a étudié la philosophie à l’Université de Paris-I-Sorbonne et à l’Université Libre de Bruxelles. Il a consacré sa thèse de doctorat à la pensée de Gilbert Simondon. Aspirant puis Chargé de Recherches au Fonds National de la Recherche Scientifique (1997-2004), il est l’auteur de plusieurs livres et de nombreux articles sur la philosophie contemporaine, l’éthique, l’esthétique et la littérature, ainsi que d'un roman "Cyrus". Il rejoint la Compagnie Michèle Noiret en 2006 comme conseiller artistique.

A l’heure où la question d’une modification de nos comportements de consommation d’énergie se pose, il est intéressant de considérer la façon dont les philosophes ont traité le problème du « progrès ». Car tout est là : qu’est-ce que progresser ? Qu’est-ce que régresser ? Le progrès technique est-il infini, ou est-il susceptible d’infléchissements qui le ferait progressivement rejoindre la « nature », si cela existe encore ? Et quel est le but de progrès, que cherchons-nous à travers lui ? C’est au traitement de ces questions que ces quelques pages sont consacrées. Elles restent globalement dans le champ de la philosophie française, et font la part belle à l’un des philosophes français de la technique les plus renommés et les plus lu sur le sujet : Gilbert Simondon .

En octobre 1958, le philosophe Raymond Ruyer fait paraître dans la Revue de Métaphysique et de Morale une étude qui a pour titre « Les limites du progrès humain ». Le développement des techniques, reconnaît-il, a pris depuis quatre siècles une allure telle qu’on est en droit de se demander si cette évolution va continuer à ce rythme. Le changement technique qui, à la fin des années cinquante, est dans une phase d’accélération, va-t-il aller toujours plus loin en complexification et en perfectionnement ? Ou faut-il s’attendre à un decrescendo : un mouvement de ralentissement qui, à terme, donnerait lieu à un nouveau terrain d’investissement pour l’humanité ?

Ruyer avance trois raisons pour soutenir la thèse d’un arrêt du développement technique. D’abord, dit-il, on ne peut suivre ce rythme longtemps. « L’humanité ne peut réaliser une révolution industrielle tous les jours ». L’explosion et l’accélération du développement technique entraînent certains effets d’échauffement et de fébrilité, et surtout un vertige, qui ne sont pas tolérables par une nature humaine que Ruyer ne conçoit pas comme indéfiniment plastique. « Il est rigoureusement certain, écrit-il, que la marche accélérée du progrès technique s’arrêtera ». À l’appui de cette conviction intuitive, Ruyer avance une deuxième justification. Il y aura peut-être encore de nouvelles idées d’invention et de nouveaux projets, mais l’énergie et la matière viendront inévitablement à manquer. Malthus soutenait que les moyens de subsistance limitent l’évolution de la population Pour Ruyer, les capitaux énergétique et matériel limitent de même la réalisation des idées techniques. Il existe une saturation.

Enfin, Ruyer lance une troisième idée qui est peut-être la plus originale. Cette idée se base sur une analogie avec l’origine du langage. Lorsque les premiers hominiens ont commencé à nommer leur entourage, imagine-t-il, il dut y avoir une frénésie d’inventions verbales. Chaque nouvelle forme dans les rochers, chaque moment de la journée et toutes les attitudes et postures que ces australopithèques prenaient, méritaient un nom. Et chaque nom, sans doute, méritait un raffinement par l’adjectif ou une ponctuation par l’onomatopée qui permettent de comprendre qu’en cette aube de l’humanité, il y eu bel et bien une explosion des capacités linguistiques. Une fois née l’idée de parler, rien n’empêche la parole de se propager où bon lui semble. Les enfants le montrent. Dans leur cas aussi, il y a explosion des capacités, suivie d’un ralentissement. Aux yeux de Ruyer, l’humanité technicienne est dans une situation analogue. Elle apprend, depuis plusieurs siècles, à parler techniquement à la nature. Elle apprend un langage actif, dont elle explore les possibilités et les surprises. Ce langage technique et ces opérations rationalisées parviendront un moment à leur pleine maturité et se stabiliseront, car il est inconcevable d’apprendre toujours au même rythme. Le progrès technique sera parvenu à sa limite. Alors, dit Ruyer, « le squelette technique une fois stabilisé, la vie (pourra) recommencer ses jeux et ses fantaisies » .

Gilbert Simondon a répondu à Ruyer. Il a donné son analyse de la question dans la livraison suivante de la Revue de Métaphysique et de Morale, en 1959. Il a alors trente-cinq ans. Sorti dix ans plus tôt de l’Ecole Normale Supérieure où il reçut l’enseignement de Guéroult, de Merleau-Ponty, d’Hyppolite, de Canguilhem et de Desanti, muni, en outre, d’un diplôme de physique, il a déjà enseigné au Lycée Descartes de Tours, puis à la Faculté des Lettres de Poitiers. Il a défendu sa thèse un an plus tôt, en 1958, sous le titre L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information. Il a également fait paraître la même année, son Mode d’existence des objets techniques qui restera, à raison, son ouvrage le plus fameux. À l’époque, sa réputation n’excède pas le cercle de ses étudiants et de ses lecteurs, et longtemps Simondon restera un penseur peu connu. Il faut dire que dans la France des années cinquante et soixante, faire profession de réfléchir sur la technique n’était pas une voie facile pour recueillir une audience. Sartre, Lacan et Althusser dominaient la scène intellectuelle. Ni le premier ni le second n’éprouvaient beaucoup d’intérêt pour les questions d’épistémologie et de philosophie de sciences. Le troisième, Althusser, aurait pu sentir qu’il y avait un intérêt à se pencher sur ces questions au moment même où De Gaulle dotait la France d’un parc nucléaire sans équivalent. Mais il ne fait pas référence à la philosophie des techniques de Simondon, peut-être parce que ce dernier refuse l’analyse marxiste.
Simondon répond à Ruyer en prenant son contre-pied. Le progrès technique, selon lui, est illimité. Pour le montrer, il rappelle qu’il faut considérer le système que forment l’homme et ses techniques, et non la technique seule. De même, parler d’un progrès du langage n’a pas de sens : il faut avoir en vue, en même temps, ce que l’homme dit et ce que l’homme est. Pour Simondon, l’humanité est passée par trois stades : un système homme-langage, puis un système homme-religion, enfin un système homme-technique. Selon les époques, l’humanité a investi dans un type de rapport au monde, et ce rapport, aujourd’hui, est technique. Chacune des étapes –langage, religion, technique- obéit à une loi d’universalisation, puis de fermeture. Le langage se répand dans la cité grecque, devient le biais par lequel le citoyen se réalise et l’instrument politique par excellence. Ensuite, après les invasions barbares, il tend à se fermer et à devenir la seule affaire des grammairiens. Simondon constate aussi l’existence d’un pouvoir de pénétration de la religion qui, à ses débuts, se répand dans l’empire romain, avant de connaître un moment de repli. Il pose alors la question de savoir si le système homme-technique connaîtra le même mouvement d’universalisation puis de fermeture. Après son succès moderne qui a rendu certains travaux moins pénibles et le froid plus supportable, après les antibiotiques et l’allongement de l’espérance de vie moyenne, faut-il considérer que la technique va aussi se fermer, se saturer et devenir l’affaire de technocrates ? La technique suivra-t-elle le même schéma que le langage et la religion ?

Non, répond-t-il : la technique poursuivra son mouvement d’extension et de propagation de façon illimitée. Pour justifier cette affirmation, il fait remarquer que l’évolution, en général, va vers plus de simplicité, de « primitivité » . Du langage à la religion, dit-il, il y a une perte de subtilité et de raffinement, en même temps qu’un gain d’universalité puisque le langage ne concernait que la cité tandis que la religion est aux dimensions de l’empire. De même, dit-il, la technique est plus « primitive » que la religion. Langage, religion, puis technique, évoluent dans le sens d’une descente vers le concret et la matérialité, accompagnée par une universalisation réelle que l’on appelle aujourd’hui « mondialisation ». Les techniques sont moins subtiles que les autres activités. Elles ont certes leurs contraintes – les usines de supraconducteurs sont d’une complexité étonnante-, mais cette subtilité n’est pas celle de l’esprit. Les techniques sont proches du corps : elles sont proches des conditions de la vie, proches de la matière qui, elle, est absolument universelle. Le progrès technique est illimité en raison de sa proximité avec la matière et de son éloignement des hautes sphères du langage et de la religion… Mais rien n’est aussi ambigu que cette position : pour défendre le progrès, Simondon fait l’aveu de sa régression vers la primitivité. La civilisation contemporaine est hylétropique, c’est-à-dire attirée par la matière.